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Colloques/ événements

A l'invitation de l'Institut Thomas More, j'ai eu l'honneur de conclure le colloque "Géopolitique des porte-avions" le 28 mars 2018 à la Maison de la Chimie.

Retrouvez ci-dessous mon intervention en versions française et anglaise :

Intervention - Colloque Institut Thomas More – 28 mars 2018 Une France sans porte-avions : utopie ou dystopie ? »

Mesdames et Messieurs,

Ce colloque a permis, en deux heures d’échanges de qualité entre amiraux, chercheurs et ingénieurs, de comparer les visions stratégiques de différentes puissances. Je voudrais partager les réflexions d’un modeste député, avec beaucoup d’humilité face à ce parterre prestigieux.

Pour commencer, je citerai l’historien Marc Bloch. Dans son livre « L’étrange défaite », il souligne les erreurs de perception des généraux français en 1940 : « Nos chefs ont prétendu, avant tout, renouveler, en 1940, la guerre de 1914-1918. Les Allemands faisaient celle de 1940. (…) Nos chefs n'ont pas su penser cette guerre. Le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle et c'est peut-être là ce qu'il y a eu de plus grave. » 

Si nous voulons débattre de géopolitique des porte-avions, un retour à la réflexion stratégique me semble prioritaire. Sommes-nous conscients qu’il ne s’agit pas de refaire la guerre du Pacifique au XXI siècle, alors que les technologies ont sensiblement progressé et que les menaces sont devenues plus complexes et multiformes.  En un mot, avons-nous une vision claire de ce que doit être la stratégie française au XXIème siècle ?

Comme son nom l’indique, un porte-avions transporte des avions. Mais pour faire quoi ?  Nous avons un double défi pour ce XXIème siècle :

  • Anticiper la doctrine d’emploi de l’aviation de combat dans 20 ans
  • Anticiper l’avenir de la guerre en mer dans 20 ans

Sinon, comme en 1940, nous nous serons trompés de guerre !

Puisque nous sommes les hôtes de l’institut Thomas More il me parait naturel de partir du concept d’utopie. « Utopia » est un pays imaginaire avec un gouverneur idéal et un peuple heureux. Au contraire, la dystopie est une utopie qui tourne mal.

Concevoir l’utopie est aussi un travail intellectuel. Le sociologue allemand Karl Mannheim fonde l’utopie comme une idéologie marquée par l’histoire. Mannheim dit bien qu’« il se peut que les utopies d’aujourd’hui soient les réalités de demain. ».

L’utopie a donc un lien avec la réalité historique (à l’image de la leçon de Marc Bloch), mais aussi avec l’avenir. Cela doit guider notre réflexion stratégique.

Les relations internationales doivent être perçues à l’avenir comme plus incertaines, du fait de la maritimisation des économies, du retour aux revendications plus agressives des souverainetés sur les zones maritimes, ainsi que des risques plus grands de déni d’accès.

Notre destin et celui de nos alliés se jouent donc sur les océans ! La maîtrise des mers – résultante de la puissance maritime - le fameux « Sea Power » - est un enjeu stratégique fondamental.

D’où la double interrogation :  

- pouvons-nous concevoir une France sans porte-avions ?

- quel est l’intérêt a contrario d’avoir au moins deux porte-avions ?

Je vais tâcher d’y répondre à partir des concepts d’utopie et de dystopie.

*     *     *

Une France sans porte-avions, est-ce vraiment concevable ?

            L’utopie serait ici de protéger nos intérêts et d’honorer nos engagements internationaux sans avoir besoin de porte-avions.

Dans cette configuration utopique, la France ferait alors le choix de protéger sa liberté d’action stratégique avec des navires de 1er ou 2ème rang seulement, ou de simples patrouilleurs, renonçant à toute capacité de projection.   

La France devrait faire le choix de construire des petites bases militaires permanentes dotées d’aéronefs en outre-mer et/ou dans d’autres pays dans le cadre d’accords bilatéraux.

Malgré cela, il faudrait croire que la position de la France en tant que membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU ne serait jamais remise en question… l’espoir fait vivre !  

Dans ce monde utopique, les puissances montantes navales (Chine, Inde, Russie, etc.) se doteraient de GAN uniquement pour protéger leur souveraineté en mer sans remettre en cause la libre circulation des mers (Convention de Montego Bay). Un rêve passe.

Et bien sûr, à long terme, dans le cadre d’opérations extérieures, nous pourrions nous appuyer sur les porte-avions des Etats-Unis qui assumeraient leur hégémonie sur les océans…

Mais une France sans porte-avions pourrait être le signe annonciateur de son affaiblissement stratégique et tactique : l’utopie tournerait à la dystopie !

Or, vous le savez, la France dispose du deuxième domaine maritime du monde. Et avec la maritimisation des économies, les Etats se dotant de GAN puissants pourraient contester à la France l’accès à certaines zones (en Mer Baltique, dans le Golfe du Mozambique, ou en Mer de Chine méridionale) y compris à celles lui appartenant.

Si la France dispose encore d’unités navales, seront-elles capables d’assurer une guerre navale face à des GAN adaptés pour ce type de combat ? Elle risquerait un affaiblissement politique majeur avec pour conséquence de céder aux revendications des puissances montantes ! L’absence de porte-avions se ferait alors cruellement sentir ! Sans cette forteresse mobile et volante, la France serait perçue comme figée dans un monde qui évolue en permanence.

Quelle serait sa crédibilité et son influence face aux membres du conseil de sécurité, tous équipés de porte- avions ?

En abandonnant le porte-avions, elle perdrait aussi un précieux savoir-faire, des expériences opérationnelles et des investissements passés lui permettant d’adapter sa stratégie en mer face à la conjoncture internationale.

D’où ma seconde interrogation : Quel intérêt la France a-t-elle de se doter d’au moins deux porte-avions ?

J’utilise l’expression « au moins deux porte-avions » parce qu’il ne me parait pas cohérent, logique, raisonnable, d’envisager un dispositif à un seul porte-avions. Aujourd’hui avec un CDG, immobilisé pendant près de 2 ans, nous avons renoncé à la permanence de la capacité.   

Certes, je ne peux pas écarter deux arguments importants :

-la perte en opération d’un GAN - ou du « capital ship » - serait un désastre politique ;

-et un dispositif à deux porte-avions implique un effort financier de la part de la France qui pourrait faire basculer l’utopie d’armée équilibrée et opérationnelle en dystopie financière.

Mais cette utopie d’une France avec deux porte-avions se fonde sur une réalité historique : entre 1963 et 1997, elle avait deux porte-avions !  (Clemenceau et Foch). Ce dispositif a prouvé son efficacité sur le plan stratégique et opérationnel sur plusieurs théâtres d’opération (Djibouti, Liban, ex-Yougoslavie).

Face à la multiplication des menaces et la maritimisation des économies, au moins deux porte-avions conféreraient à la France une capacité souveraine et autonome de projection de ses forces (y compris pour sa composante nucléaire). Ils lui permettraient d’assurer sa sécurité nationale et d’être un partenaire fort et incontournable dans les opérations extérieures.

Ce dispositif rappellerait également aux autres nations le rang maintenu par la France en tant que puissance militaire et politique au sein du Conseil de sécurité de l’ONU !

 

 

 

Conclusion :  Je crois que nous devons avoir conscience de la dualité du porte-avions.    

C’est bien naturellement un outil militaire :

Et sur ce point on peut débattre des nombreuses options (propulsion, catapultes, , emploi de drones, taille, format, etc.) et de la doctrine d’emploi.

Le débat technique – me semble-t-il - est pollué par les interrogations nombreuses que génère l’emploi par nos amis américains de leurs porte-avions.

Ils le disent eux même ! Ils sont « big, expensive, vulnerable ». Je parle ici des classes Nimitz, 88 000 tonnes, 5 600 hommes, et bien sur des classes Gerald Ford, 100 000 tonnes, 6 000 hommes ! Avons-nous réellement besoin de monstres de cette taille ? Et pour le prix d’un seul Gerald Ford (14 Mds de dollars), nous pourrions nous offrir – si j’ose dire – 3 porte-avions de taille raisonnable.  

Mais c’est aussi un outil politique : 

Entrer dans un débat technique, et purement militaire tactique ou stratégique, nous éloigne de la réflexion fondamentale. En juillet 2017, le ministre des affaires étrangères britannique Boris Johnson annonçait non sans fierté :

« L’une des premières choses que nous ferons avec les 2 nouveaux gigantesques porte-avions que nous avons construits, c’est de les envoyer dans une opération de navigation libre en mer de Chine méridionale pour faire valoir notre croyance en un système de relations internationales régulé et une liberté de navigation dans ces voies navigables qui sont vitales pour le commerce mondial. » 

Nous avons là une démonstration pragmatique bien dans la tradition britannique : le porte-avions est aussi - avant tout-  un instrument stratégique de puissance, de prestige, et de diplomatie !  Tout est dit.

Alors que Chinois, Russes, et Indiens construisent des porte-avions, la France peut-elle sans risque renoncer à cet instrument de puissance et de maîtrise de sa souveraineté ?  La réponse me semble évidente.

Un dernier point : Puisque j’ai placé cet exposé sous le signe de l’utopie ou de la dystopie… Parlons de l’Europe !  La LPM fait de la coopération européenne un axe majeur de notre stratégie. Mais en matière industrielle, construire un porte-avions européen nécessiterait une adhésion stratégique au concept de la part de pays qui n’ont pas les mêmes intérêts que nous…  Néanmoins, le porte-avions étant un formidable catalyseur de volonté politique et d’interopérabilité, il pourrait cependant être le moteur de la constitution d’un Groupe AéroNaval européen avec des bâtiments d’autres pays de l’union.

Utopie ou dystopie, l’histoire nous le dira.  Je vous remercie.

 

 

Speech - Thomas More Institute Colloquium – 28th March 2018

A France without aircraft carriers : utopia or dystopia?

 

Ladies and gentlemen,

In two hours of quality exchanges between admirals, researchers and engineers, this symposium made it possible to compare the strategic visions of different powers. I would like to share the thoughts of a modest Member of Parliament, with great humility in the face of this prestigious audience.

To begin, I will quote historian Marc Bloch. In his book "L'étrange défaite", he underlines the errors of perception of the French generals in 1940 : "Our leaders claimed, above all, to renew, in 1940, the war of 1914-1918. The Germans were doing the 1940 one. (...) Our leaders did not know how to think this war. The triumph of the Germans was, essentially, an intellectual victory and perhaps that was the most serious thing ».

If we want to discuss the geopolitics of aircraft carriers, a return to strategic thinking seems to me to be a priority. Are we aware that it is not a question of reconducting the war in the Pacific in the 21st century, at a time when technologies have progressed significantly and threats have become more complex and multifaceted?  In a word, do we have a clear vision of what French strategy should be in the 21st century ?

As its name suggests, an aircraft carrier carries aircraft. But to do what?  We have a double challenge for the 21st century :

  • Anticipating the doctrine of combat aviation employment in 20 years;
  • Anticipating the future of war at sea in 20 years.

Otherwise, as in 1940, we'll be in the wrong war !

As we are the guests of the Thomas More Institute, it seems natural to me to start from the concept of utopia." Utopia" is an imaginary country with an ideal governor and a happy people. On the contrary, dystopia is a utopia that goes wrong.

To conceive utopia is also an intellectual work. The German sociologist Karl Mannheim founded utopia as an ideology marked by history. Mannheim says that "today's utopias may be tomorrow's realities ».

So utopia has a link with historical reality (like Marc Bloch's lesson), but also with the future. This should guide our strategic thinking.

International relations must be perceived in the future as more uncertain, because of the maritimization of economies, the return to more aggressive claims by sovereigns on maritime zones, and the greater risks of access denials.

Our destiny and that of our allies is therefore at stake on the oceans! The control of the seas - the result of maritime power - the famous "Sea Power" - is a fundamental strategic challenge.

Hence the double questioning: 

  • can we design a France without aircraft carriers?
  • what is the a contrario interest of having at least two aircraft carriers?

I will try to answer from the concepts of utopia and dystopia.

* * *

Is a France without aircraft carriers really conceivable ?

   Utopia here would be to protect our interests and honour our international commitments without the need for aircraft carriers.

In this utopian configuration, France would then choose to protect its strategic freedom of action with ships of 1st or 2nd rank only, or simple patrol boats, renouncing any projection capability.  

France should choose to build small permanent military bases with aircraft overseas and/or in other countries under bilateral agreements.

Despite this, one would have to believe that France's position as a permanent member of the UN Security Council would never be called into question... hope springs eternal  ! 

In this utopian world, the rising naval powers (China, India, Russia, etc.) would acquire Carrier Battle Group (CBG) solely to protect their sovereignty at sea without calling into question the free movement of the seas (Montego Bay Convention). A dream passes.

And of course, in the long term, within the framework of external operations, we could rely on the aircraft carriers of the United States which would assume their hegemony over the oceans...

But a France without aircraft carriers could be the sign of its strategic and tactical weakening: utopia would turn to dystopia!

As you know, France has the second largest maritime domain in the world. And with the maritimization of economies, states with powerful CBGs could challenge France's access to certain areas (in the Baltic Sea, the Gulf of Mozambique, or the South China Sea) including those belonging to it.

If France still has naval units, will they be able to ensure a naval war against CBG adapted for this type of combat ? It would risk a major political weakening with the consequence of yielding to the demands of the rising powers ! The absence of aircraft carriers would then be cruelly felt ! Without this mobile and flying fortress, France would be perceived as frozen in a world that is constantly evolving.

What would be its credibility and influence in front of the members of the security council, all equipped with aircraft carriers ?

By abandoning the aircraft carrier, it would also lose valuable know-how, operational experience and past investments enabling it to adapt its strategy at sea to the international situation.

Hence my second question : What is the point of France having at least two aircraft carriers ?

I use the expression "at least two aircraft carriers" because it does not seem to me coherent, logical, reasonable, to consider a system with only one aircraft carrier. Today with a CDG, immobilized during nearly 2 years, we gave up the permanence of the capacity.   

Of course, I cannot rule out two important arguments :

  • the loss in operation of a CGBG as "capital ship" - would be a political disaster;
  • and a system with two aircraft carriers implies a financial effort which could tip the utopia of a balanced and operational army into financial dystopia.

But this utopia of a France with two aircraft carriers is based on a historical reality : between 1963 and 1997, it had two aircraft carriers !  (Clemenceau and Foch). This system has proved its strategic and operational effectiveness in several theatres of operation (Djibouti, Lebanon, former Yugoslavia).

Faced with the multiplication of threats and the maritimization of economies, at least two aircraft carriers would give France a sovereign and autonomous capability to project its forces (including for its nuclear component). They would enable it to ensure its national security and to be a strong and indispensable partner in external operations.

This operational system  would also remind other nations of the rank maintained by France as a military and political power within the UN Security Council !

 

Conclusion :

I believe that we must be aware of the duality of the aircraft carrier.   

It is quite naturally a military tool : And on this point we can discuss the many options (propulsion, catapults, use of drones, size, format, etc.) and the doctrine of use. The technical debate – I think - is polluted by the numerous questions generated by the way our American friends are using their aircraft carriers.

They say it themselves! They are "big, expensive, vulnerable". I'm talking about the Nimitz classes, 88,000 tons, 5,600 men, and of course Gerald Ford classes, 100,000 tons, 6,000 men ! Do we really need monsters this size ? And for the price of a single Gerald Ford (14 billion US dollars), we could afford - if I dare say - 3 aircraft carriers of reasonable size. 

But it is also a political tool: Entering a technical debate, and purely military tactical or strategic, takes us away from fundamental thinking. In July 2017, British Foreign Secretary Boris Johnson announced with pride:

"One of the first things we will do with the 2 colossal  new aircraft carriers we have built is send them on a freedom of navigation operation into the South China Sea to vindicate  our belief in a rules-based international system and freedom of navigation trough those waterways that are vital for world trade. »

We have here a pragmatic demonstration well in the British tradition: the aircraft carrier is also - before all - a strategic instrument of power, prestige, and diplomacy!  All said and done.

While Chinese, Russians and Indians are building aircraft carriers, can France safely give up this instrument of power and control of its sovereignty ?  The answer seems obvious to me.

One last point : Since I have placed this presentation under the sign of utopia or dystopia... Let's talk about Europe !  The Military Programme Act 2019-2025 mention European cooperation as a major axis of our strategy. But in industrial matters, building a European aircraft carrier would require strategic adherence to the concept from countries that do not have the same interests as us... Nevertheless, as the aircraft carrier is a formidable catalyst of political will and interoperability, it could nevertheless be the driving force behind the constitution of a European Aero-Naval Group with vessels from other countries of the Union. Utopia or dystopia, history will tell. 

On Monday afternoon, I had a meeting at 10 Downing Street with some MP’s  to discuss Brexit. As I crossed the threshold of this historic home - I remembered Winston Churchill's sentence  that should guide our thinking :

 "I never worry about action, but only inaction."

 

© Institut Thomas More


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